Dialoguer dans un monde laïc: le cas du Hellfest

Publié le par Manu

 Le présent billet est suscité par cet article contre le Hellfest, que je découvre avec un peu de retard et qui me navre et me désespère au point que je n'ai même pas eu le courage de laisser un commentaire en bas de page. Il m'a cependant amené à me poser la question suivante: je suis partisan du dialogue entre les chrétiens et les métalleux défenseurs du Hellfest, mais que signifie dialoguer en chrétien avec des non chrétiens, jusqu'à quel point puis-je me laisser remettre en cause dans ma foi, et où fixer le point au delà duquel rien n'est plus négociable? 

 

En cherchant en ligne la définition du mot "dialogue", je me suis arrêté sur ce passage de l'entrée qui lui est consacrée dans Wikipédia:

 

"L'origine étymologique grecque du mot se réfère à un concept traduisible par "suivre une pensée" (dialogos : de dia à travers et logos la parole), ce qui n'explique pas la façon de la comprendre. ---- À moins que pour vouloir prendre connaissance de l'esprit de l'autre il suffise de suivre pour saisir".

 

Un peu plus bas, l'article ajoute:

 

"Martin Buber place le dialogue comme un élément prédominant à sa philosophie : il voit le dialogue comme un moyen d'entrer en communication plutôt qu'une tentative de rechercher une conclusion ou d'exprimer des points de vue. En philosophie, dialoguer c'est penser à deux. Le dialogue interreligieux permet d'élaborer un point de vue religieux commun" (disclaimer: je ne connais rien à Buber et ce billet n'est pas un exposé ou un commentaire de sa pensée, même s'il est évident que toute contribution en commentaire d'un bon connaisseur de cet auteur apportera un éclairage précieux à mon propos et sera donc la bienvenue).

 

Si le dialogue a pour finalité dernière de trouver un accord sur le fond, ce dernier n'est pas indispensable pour qu'il porte des fruits, puisque "dialoguer c'est penser à deux".

 

En ce sens, pour un chrétien, dialoguer avec un non chrétien ou un anti chrétien, ce n'est ni chercher à tout prix à convertir l'adversaire ou à détruire ses arguments, ni brader ses propres convictions ou les diluer pour les faire rentrer dans un consensus facile, mais prendre le risque d'un mode de discussion qui fasse réfléchir chacun des interlocuteurs sur le contenu des ses convictions et de celles de son contradicteur. Il ne s'agit pas de nier les difficultés ou les points de désaccords, mais d'y penser ensemble afin de s'accorder au minimum sur les obstacles à une réconciliation éventuelle, leur nature et les remèdes à y apporter.

 

Pour reprendre l'exemple du Hellfest, que ce dernier invite certains groupes dont les propos et le comportement sont inacceptables pour un chrétien ne me parait pas être un obstacle à un dialogue serein, posé et respectueux avec ses organisateurs et ses partisans.

 

Si j'en crois mon père médecin, on ne traite pas les symptômes sans chercher à guérir les causes. Pourtant, la plupart des opposants au Hellfest s'arc-boutent sur le constat de la présence de groupes qui développent une thématique sataniste ou anti-religieuse, et sur les mesures à prendre pour diminuer leur visibilité (retrait des subventions, procès, pétitions...) sans s'interroger sur les raisons profondes de cette visibilité ou le blocage "cathophobe" observable chez nombre de métalleux. Au mieux, on déplorera de manière condescendante leur perte de repères, ou leur immaturité, ou le déclin du catholicisme en France, etc.

 

Il n'en reste pas moins qu'il est un fait que les défenseurs du Hellfest sont au moins aussi nombreux que ses opposants (cf. le nombre d'inscrits aux pages facebook respectives) qu'ils ont la sympathie d'une partie significative des médias (cf. l'article de 20mn qui caricaturait le communiqué du diocèse de Nantes au printemps dernier) et du grand public, et qu'ils expriment dans les critiques qu'ils formulent à l'occasion contre l'Eglise catholique non pas les excès d'une minorité, mais le malaise de beaucoup de français à l'égard du christianisme.

 

Les articles tels que celui que je met en lien en début de billet  sont sans doute très efficaces pour convaincre les chrétiens des problèmes soulevés par certains groupes, ou pour susciter des initiatives qui vont dans le sens d'un conflit, mais ils s'adressent au coeur plus qu'à la raison, et comme tels, ne prêchent littéralement que les convertis, et ne provoquent pas la réflexion chez leurs adversaires.

 

Ces billets sont conçus comme des appels à la résistance, comme la recherche d'une mobilisation contre un ennemi commun. Leur discours se fonde essentiellement sur un référentiel catholique, et ne construit pas une argumentation susceptible d'ébranler les lecteurs qui ne partagent pas celui-ci. Leur démonstration s'appuie généralement sur des exemples "chocs" tirés des paroles et des agissements de certains groupes. Ce faisant, ils sollicitent l'émotion et non la réflexion chez les internautes: ils mettent en colère les chrétiens par des images spectaculaires, tout en irritant les métalleux qui ne reconnaissent pas leur musique dans ces exemples "apocalyptiques". Cette méthode permet de remporter des batailles: ainsi une organisation catholique a réussi à faire annuler un concert de black metal à Sidney. Mais permet-elle de remporter la guerre?

 

La présence de groupes de black metal satanistes au Hellfest est un symptôme, mais la cause réside dans l'ignorance religieuse de nombre de nos contemporains, qui elle même est due en partie au fait que la Bonne Nouvelle annoncée par l'Eglise ne suscite plus leur intérêt, ou tout du moins leur sympathie. C'est donc eux qu'il faut convaincre, et non uniquement le cercle de plus en plus étroit des catholiques pratiquants. Et il est illusoire de croire que citer les paroles de trois morceaux de groupes satanistes va ébranler une population pour qui le contenu du christianisme ne fait plus sens.

 

Il faut donc  ressusciter cette sympathie et cet intérêt perdus, ce qui ne peut passer que par un dialogue argumenté, fondé en raison, qui ne présuppose pas la doctrine de l'Eglise comme la seule vraie ou défendable, mais qui démontre les erreurs des métalleux anti chrétiens. Ce qui a pour conséquence que la dénonciation des paroles doit être le résultat de la discussion, et non son argument principal.

 

C'est donc en faisant l'effort de prêter une oreille attentive aux arguments des pro Hellfest, sans refuser a priori leurs arguments parce qu'ils conduisent à des affirmations inacceptables ou choquantes pour notre foi, mais en les reprenant pour stimuler notre propre compréhension de celle-ci et nourrir l'effort de pensée nécessaire à l'élaboration d'arguments plus convaincants encore, que nous remporterons la guerre, qui ne réside pas dans la trop grande lisibilité du satanisme, mais dans celle trop insuffisante du christianisme dans l'esprit de nos contemporains.

 

Et nous grandirons peut-être nous-mêmes, par la même occasion,  dans l'intelligence de notre foi.

Publié dans Metal

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