« Assurément, l'Eternel est en ce lieu, et moi je l'ignorais! »

Publié le par Manu

  J'aimerais ouvrir ce billet non pas directement par l'extrait de la Genèse que j'ai choisi pour titre, mais par le rappel d'un passage du film Excalibur, qui m'a vivement impressionné il y a une douzaine d'années.

 

Alors que Camelot semble avoir triomphé de ses ennemis, et que les chevaliers de la Table Ronde célèbrent leurs victoires lors d'un banquet, Arthur se tourne vers Merlin, et lui demande:

 

« Avons nous donc définitivement vaincu le mal? »

 

Merlin,qui est au courant de la liaison adultère de Guenièvre et Lancelot, commence par se dérober. Arthur le somme de répondre en toute franchise, ce qu'il fait de la manière suivante:

 

« Oh, le bien, le mal, on ne les voit jamais l'un sans l'autre... ».

 

Dans cet exemple, le mal était dissimulé en germe dans des évènements heureux. Ce qui rejoint une expérience très concrète de la vie spirituelle: , telle amélioration de notre vie matérielle nous enferme dans l'égoïsme, telle consolation reçue pendant la prière enflamme notre orgueil...

 

Mais j'aimerais mettre l'accent sur l'autre versant de cette question: le bien caché dans les évènements malheureux et dans les conséquences de nos péchés. Et ce au travers d'une petite anecdote.

 

Il y a un peu plus de deux ans, j'ai pris contact avec un accompagnateur spirituel. La première séance a été consacrée à ma présentation générale. Pour la seconde séance, je devais relire ma vie en revoyant les choix importants que j'avais fait. Une fois celle-ci arrivée, j'exposais les grandes décisions que j'avais prises, en prenant le parti de les classer dans les catégories suivantes: "plus", "moins", et "neutre".

 

A la fin de mon exposé, mon accompagnateur me répondit que les "plus" et les "moins" étaient tout à fait excellents dans une optique d'entretien professionnel, mais que ce n'était pas nécessairement comme ça que Dieu me voyait. Il m'invita à y réfléchir pour la séance suivante, à partir du récit de la vie de Jacob dans la Genèse.

 

La lecture priante de ce passage du premier Testament porta des fruits importants en moi.

 

La vie de Jacob apparaît en effet comme une succession de choix malheureux, de décisions « moins ».

 

Après avoir usurpé l'héritage de son frère Esau, il est obligé de fuir, laissant derrière lui sa famille et son pays. Et pourtant, en chemin, alors qu'il dort par terre, avec une pierre pour oreiller, Dieu lui apparaît en rêve et déclare:

 

« Je suis l'Eternel, le Dieu d'Abraham ton ancêtre et le Dieu d'Isaac. Cette terre sur laquelle tu reposes, je te la donnerai, à toi et à ta descendance. Elle sera aussi nombreuse que la poussière de la terre; elle étendra son territoire dans toutes les directions: vers l'ouest et l'est, vers le nord et le sud. Par toi et par elle, toutes les familles de la terre seront bénies. Et voici: je suis moi-même avec toi, je te garderai partout où tu iras; et je te ferai revenir dans cette région; je ne t'abandonnerai pas mais j'accomplirai ce que je t'ai promis » (Gen. , 28, 13 à 15).

 

Jacob s'écrie une fois réveillé:

 

« Assurément, l'Eternel est en ce lieu, et moi je l'ignorais! » (Gen., 28, 16).

 

Voici donc un homme qui a dû abandonner tout ce qu'il avait à cause de sa propre duplicité, qui semble avoir tout perdu par sa propre faute, et qui découvre soudain que non seulement Dieu n'a pas pour autant cessé d'être à ses cotés, mais qu'il lui offre le Salut avec presque plus d'insistance.

 

Le reste de sa vie est à l'avenant. Il trouve un employeur, et fonde une famille avec les filles de celui-ci. Il s'enrichit, mais doit à nouveau s'enfuir à la suite d'un différent avec son beau-père. Rattrapé, il trouve un accord avec son poursuivant, mais doit retourner chez son frère.

 

Saisi d'angoisse, il envoie ses serviteurs afin d'apaiser Esau par des présents. La nuit qui précède leurs retrouvailles, il doit lutter au corps à corps avec un homme (en fait Dieu sous une apparence humaine), et ne le laisse partir qu'après avoir obtenu sa bénédiction:

 

« Désormais, repris l'autre, tu ne t'appelleras plus Jacob mais Israel (Il lutte avec Dieu), car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu as vaincu » (Gen., 32, 29)..

 

Le lendemain, il retrouve son frère et se réconcilie avec lui:

 

« Non, dit Jacob, je t'en prie, si j'ai obtenu ta faveur, accepte on présent, car je t'ai vu en face comme on regarde la face de Dieu, et tu m'as accueilli favorablement. Accepte donc, je te prie, le présent que je t'ai fait parvenir, car Dieu m'a accordé sa grâce et j'a tout ce qu'il me faut ».

 

Je me suis présenté devant mon accompagnateur spirituel avec ce que je pensais être du repentir et qui était en fait de l'amertume. Je regrettais mes erreurs, et les années que je pensais avoir perdues au lieu d'avancer dans ma recherche du Christ, et je cherchais une solution miracle qui permettrait de faire table rase du passé et de prendre un nouveau départ. Certes, cela faisait déjà plusieurs années que j'étais revenu aux sacrements, et je commençais à sentir certains fruits, mais je me cherchais un cadre qui serait le bon. Je pensais avoir du retard à rattraper, avoir stagné toutes ses années où j'étais passé à côté de Dieu. J'étais angoissé à l'idée de m'y être pris un peu trop tard.

 

Et voici que je (re)découvre l'histoire de cet homme qui a fait des choix dont certains sont beaucoup plus discutables que les miens, qui a tout perdu, découvre que Dieu est à ses côtés, construit une nouvelle vie, qui s'écroule à son tour, obtient pourtant la bénédiction du Seigneur, et qui, alors que la boucle est bouclé et qu'il se retrouve face à celui qu'il avait dérobé et qu'il a passé sa vie à fuir, déclare: « Accepte donc, je te prie, le présent que je t'ai fait parvenir, car Dieu m'a accordé sa grâce et j'ai tout ce qu'il me faut »..

 

C'est ainsi que j'ai découvert qu'on ne juge pas sa vie. Dans Excalibur, la guerre et le trahison ont surpris Arthur alors qu'il pensait avoir vaincu le mal. Inversement, au plus profond du malheur et des tragédies, le Salut reste toujours à notre portée.

 

Mais il ne s'agit pas d'une réciprocité stricte. Le mal est caché dans le bien comme une fragilité, une imperfection, qu'il prenne source dans un reste d'amour propre, un manque de confiance envers autrui, etc. Lancelot et Guenièvre ont été pris au piège par la chair, et Arthur par sa colère et son amour-propre.

 

Alors que le bien se dévoile derrière le mal comme une solidité. Jacob a voulu dérober à Esau des possessions matérielles, et a dû s'enfuir pour cela. Mais à l'issue d'un long cheminement, il revient vers lui  avec de nombreux présent, car le grâce du Seigneur lui suffit. Avoir tout perdu lui a permis de découvrir qu'il n'avait en fait rien perdu, puisqu'au comble du dénuement, obligé de dormir sur une pierre en pleine nature, il a pu s'écrier:

 

« Assurément, l'Eternel est en ce lieu, et moi je l'ignorais! »

 

Ce verset en particulier a contribué à me faire réaliser qu'il n'y a pas de cadre favorable ou défavorable pour trouver Dieu, et qu'il n'y a pas à proprement parler de vies ratées ou réussies. Il n'y a que des vies sans Dieu, à la fragilité parfois cachée, parfois évidente, et des vies avec Dieu, à la solidité discrète ou exemplaire. Certains trouvent Dieu dans l'amour, un mariage réussi et une famille comblée. D'autres dans l'échec familial ou sentimental, dans le besoin d'assoir leur désir d'aimer et d'être aimé sur une permanence, une stabilité. Quelques-uns rencontrent Dieu lorsqu'ils rendent grâce de tous les bienfaits matériels qu'il leur a apporté. Et d'autres sont visités par son amour au comble du dénuement, alors qu'ils dorment à même la pierre.

 

Mais l'essentiel est de trouver Dieu. Et de même que les supplications et les reproches du psalmiste cèdent souvent très abruptement la place aux actions de grâce, ce qui paraissait essentiel, et même vital dans la vie profane, paraît fade et s'atténue à mesure que l'Esprit Saint dépose ses germes en nous, et que seuls finissent par compter la prière et l'amour de Dieu et du prochain. Cette expérience toute en douceur et en force intérieure, qu'il m'a été donné d'expérimenter au travers de retraites, de célébrations, ou d'évènements plus ponctuels, même lorsqu'elle finit par se dissiper, est conservée dans la mémoire et est de nature à donner l'élan nécessaire pour convertir sa vie, lui donner une nouvelle orientation. Et c'est une grâce qui nous est proposée en permanence, quelque soit la proportion de « plus » et de « moins » dans nos décisions passées.

 

Et alors le riche et le pauvre, le solitaire et le père de famille, peuvent s'écrier en communion d'esprit:

 

« Assurément, l'Eternel est en ce lieu, et moi je l'ignorais! »

Publié dans Spi

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