Liberté, égalité, fraternité, laïcité?

Publié le par Manu

La laïcité devient vraiment une obsession pour certains.

Autant je respecte ce principe, affirmé par notre Constitution, comme une des pierres d'angle de notre démocratie, autant je redoute qu'à force de levées de bouclier en son nom à la moindre polémique à connotation religiieuse, il finisse par devenir source de division et d'exclusion mutuelle, plutôt que facteur d'intégration et idéal fédérateur.

J'exposais hier mes inquiétudes face au raidissement identitaire de certains mouvements catholiques. La réaction du maire de Jouê-les Tours face à ce qu'il semble percevoir comme une montée des communautarismes religieux me donne l'occasion d'émettre l'hypothèse suivante: le repli identitaire et le raidissement idéologique n'est pas le fait de telle ou telle minorité aigrie et intégriste ou d'une majorité arrogante et manipulée par les médias et les politiques, mais est en train de se généraliser à tous les secteurs de la société.

Ses propos sont fascinants: "Après le discours de Nicolas Sarkozy sur la laïcité positive en 2007, le débat très glauque sur l'identité nationale, la loi sur la burqa (...), la restauration rapide hallal, je me suis dit qu'il fallait entrer en résistance contre une banalisation du fait religieux dans la vie publique (...) Je ne stigmatise aucune religion, je veux que toute religion soit respectée, mais il y a des lieux de culte pour cela",  Le fait religieux se "banaliserait", comme si c'était un phénomène qui devait rester marginal, qui ne pourrait investir la vie publique que de façon négative et contraire à la paix sociale. Le débat sur l'identité nationale serait de nature religieuse. La foi ne serait respectable que dans la mesure où elle resterait confinée dans les lieux de cultes et où elle se priverait de toute contribution explicite aux débats sociaux et politiques. L'équation parait manifeste, dans l'esprit de cet élu, entre religion et extrêmisme politique.
Au delà de l'étroitesse d'esprit et de l'ignorance que révèle ce genre d'amalgame (les contre-exemples abondent:: le père de l'union européenne était catholique et se revendiquait de cet héritage dans sa démarche, l'Eglise catholique soutient aujourd'hui la loi de 1905, les évêques ont invité les français lors des dernières élections présidentielles à se détourner du vote identitaire et hostile aux immigrés,...), cette réaction est marquante en ce qu'elle révèle le rôle du fantasme dans la vie publique actuelle. C'est comme si au dialogue démocratique entre différentes familles de pensée s'étant certes développées dans l'antagonisme, mais ayant chacune contribuée de façon souvent positive à notre patrimoine social, politique et culturel, se substituait progressivement un pur rapport de force entre lobbys secrètement convaincu de la dangerosité de l'autre, et persuadé que la moindre concession risque de compromettre irrémédiablement ses propres acquis.

Je conçois bien qu'il y a parfois loin entre le discours des hommes politiques, volontairement réducteur pour mieux frapper les esprits et rassembler, et leur pensée réelle, mais tant chez les laïcistes les plus acharnés que chez certains mouvements religieux, j'ai aujourd'hui fréquemment l'impression que le rapport à l'autre mobilise davantage l'imaginaire et l'affect que la raison, et que le raidissement de l'un vient justifier la radicalisation de l'autre.

La laïcité est certes un bel idéal, et un fondement essentiel de notre manière de vivre ensemble, mais l'opposer de cette manière si binaire au fait religieux (comme si les valeurs que la religion peut, et à mon avis doit, apporter à la vie publique étaient incompatibles avec elle), en rappelant son rôle dans la conception républicaine de la dignité humaines et des libertés fondamentales d'une manière abrupte qui suggère que l'esprit religieux y est foncièrement opposé, c'est exaspérer bien gratuitement et inutilement la susceptibilté des croyants, qui qu'ils soient, et donner des arguments commodes aux ultras de tous poils. C'est opacifier encore un peu plus qu'il ne l'est déjà le dialogue républicain par l'appel à l'imaginaire, au ressenti plutôt qu'à l'ouverture et à la mise en commun des problèmes pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous. Si à chaque fois en effet que l'on prononce le mot "laïcité",  c'est pour l'opposer au spectre de la "banalisation du fait religieux" (banalisation de la violence par les jeux vidéos et banalisationdu fait religieux par l'intégrisme: à mon avis c'est surtout le verbe "banaliser" qui se banalise trop), ça va être dur de convaincre les sensibilités religieuses un peu plus rigides que la moyenne que la laïcité n'a pas vocation à agresser leurs convictions mais à garantir leur respect, dans les limites de la paix sociale et de l'acceptation d'autrui.

Il y a des manières de défendre la démocratie et la liberté de pensée, qui me terrifient autant et parfois méme davantage que les délires de persécutions des intégristes...

Publié dans Actualité politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article