Etre chrétien dans les lieux de culte et dans la vie publique

Publié le par Manu

Le fait religieux n'aurait pas à se "banaliser" dans la vie publique et devrait se cantonner aux lieux de cultes, "qui sont faits pour ça". Cette affirmation d'un élu, que j'analysais dans mon précédent billet, me choque profondément en tant que chrétien, même si je comprends qu'il avait surtout en tête le prosélytisme d'extrémistes religieux.

Si l'Eglise a évidemment dans ses missions l'annonce du Règne à venir et de la cité divine, ainsi que l'organisation d'un culte et de divers sacrements en vue de rendre visible cette espérance, elle a également un rôle à jouer dans la cité terrestre, indispensable corrélat de cette attente.

"Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C'est le premier et le plus grand de tous les commandements. Et voici le second, qui lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes." (Evangile selon St Matthieu, 22, 37-40).

Si on voit aisément comment les lieux de culte "sont fait pour ça" (prier Dieu, et prier pour son prochain), il est évident qu'il est difficile de prétendre en toute sincérité suivre ces commandements sans laisser ne serait-ce que légèrement son engagement religieux  déborder sur la place publique. C'est en effet là que se joue une bonne partie de notre rencontre avec notre prochain. C'est pourquoi l'Eglise catholique, sans chercher à usurper le rôle de l'Etat ou dicter leurs opinions politiques à ses membres, à cru bon d'élaborer, au cours des derniers siècles, une doctrine sociale . Celle-ci n'est pas l'expression dogmatique d'une volonté de Dieu révélée et indémontrable, mais entend s'appuyer sur la loi naturelle, c'est-à-dire que toutes ses propositions s'appuient sur la raison.

Certains pourraient être tentés de pointer ici une difficulté: si la foi chrétienne est pleinement compatible avec les valeurs de nos démocratie, et est donc ouverte à la liberté d'opinions et à la lutte contre les inégalités et les discriminations, pourquoi ne se contente-t-elle pas de la déclaration universelle des droits de l'homme, quel besoin a-t-elle d'aller rajouter une "doctrine sociale" dont la compatibilité avec cette dernière n'est pas toujours évidente dans le détail? Et si en effet elle a été contrainte de faire cet effort parce que les principes fondateurs de nos démocraties modernes ne lui paraissaient pas suffisants pour fonder une société pleinement compatible avec les valeurs de l'Evangile, peut-on vraiment simultanément faire le choix d'accepter les principes garantis par notre Constitution, et faire acte d'obéissance envers l'Eglise, n'est-il pas nécessaire de choisir? Tant du côté de certains traditionnalistes que de celui de militants laïciste, il arrive que la réponse soit "non". Comment concilier en effet ces deux exigences d'universalité, dont l'une se fonde sur le rationalisme des lumières, et la seconde sur une révélation d'origine divine?

C'est peut-être oublier que chacunes de ces exigences se veulent évolutives, se conçoivent comme des devoir-êtres et non comme une doctrine figée. L'Eglise et les démocraties modernes ont effet pour point commun de mettre l'amélioration objective du lot des plus défavorisés et une plus grande justice sociale au centre de leurs préoccupations, comme critère de vérité dans la recherche d'une meilleure concrétisation de leurs principes. C'est d'ailleurs là que le bat blesse parfois: certaines conceptions de la justice sociale courantes aujourd'hui se conçoivent ou se sont conçus à partir de choix difficilement compatibles avec ceux de l'Eglise. Cette difficulté est loin de me paraître insurmontable. La liberté garantie par notre Constitution, si elle autorise parfois certains choix en contradiction avec les positions de l'Eglise notamment en matière de doctrine morale, lui donne également la garantie politique de pouvoir manifester son opposition à ces choix et de proposer des alternatives sans être inquiétée. Et la contribution apportée par l'Eglise au débat social qui est le vivier de nos démocraties repose sur deux-mille ans de méditation de l'Evangile et de réflexion sur ce que signifie aimer et respecter son prochain, une part considérable de notre patrimoine philosophique et culturel, ce qui, dans la mesure où il s'agit d'un discours argumenté et non de pétitions de principes assenées brutalement, ne peut qu'enrichir considérablement ce débat.

Pointer les différences, aussi profondes et parfois apparemment inconciliables ne saurait donc constituer un argument pour opposer l'universalité des droits de l'homme à celle revendiquée par l'Eglise. Sans différences ni désaccords il n'y a pas en effet d'accueil possible de l'autre. Et sans accueil de l'autre, il n'y a ni amour du prochain, ni liberté réelle de pensée et d'opinion. En dépit donc des divergences philosophiques réelle entre la doctrine sociale de l'Eglise et l'origine rationaliste et laïque de la déclaration des droits de l'homme, quiconque entend condamner l'Eglise au nom de la démocratie, ou la démocratie au nom de l'Eglise, met à mort les deux. Car chacune repose dans son principe sur l'accueil de ce qui nous est différent (ce qui n'exclut pas l'affirmation ferme de son désaccord), et même les principes dont elles se réclament diffèrent fondamentalement dans leur finalité et dans leur origine, ils se rejoignent nécessairement dans leur exécution.

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